NOCTURNE
L’expérience que l’on fait de la lumière est double : d’une part, lorsqu’elle se dépose sur le monde ; d’autre part, lorsqu’elle se dépose dans nos yeux. Si, ultimement, la première n’est qu’une sous-catégorie de la seconde, il n’en reste pas moins que la manière dont notre corps les vit est radicalement différente. Ainsi, avant même de proposer quelque idée sur la lumière, il est judicieux de clarifier la partie de l’expérience qui en sera le sujet. Lorsque la lumière jaillit de sa source pour venir directement s’ancrer en nos pupilles, sans interruption de sa naissance à sa mort (peut-on d’ailleurs imaginer plus beau mausolée qu’un noir profond cerclé d’iridescence), c’est avant tout son intensité et sa couleur qui domineront l’expérience que l’on en fait. C’est ce à quoi notre corps va s’accorder, laissant notre iris révéler d’innombrables nuances lorsque la lumière l'inonde ; se creusant en abîme lorsque celle-ci vient à manquer. C’est en quelque sorte le troisième aspect essentiel de la lumière lorsqu’elle nous parvient pure : son action sur le corps.
Il est impératif que la lumière, lorsqu’elle est traitée à l’aune de son expérience directe, agisse sur moi, m’altère, me transforme. De même pour la lumière picturale qui doit, lorsqu’elle traitée en tant que source, exiger un accordage physique.
La lumière sur le monde propose une expérience différente, elle est comme une couche déposée sur les choses. Une peau supplémentaire dont la qualité est de rendre visible le corps du monde. Cette lumière est celle des contrastes radicaux. Alors que la lumière source est avant tout graduelle, de l’obscurité presque éteinte à l’absolu éblouissement (en fait, d’un aveuglement noir à un aveuglement blanc), la lumière-nappe révèle autant qu’elle exclue. Alors que la lumière-source élimine les frontières par irradiation, celle-ci offre la lecture du monde.
Peut-être devrions-nous porter notre attention sur les points de fusion de cette double expérience. Ainsi de la scintillation solaire lorsque la lumière se dépose sur la mer et divague mon regard. Dance en perpétuel changement entre tous les bleus et les éclats de lumière pure. Ainsi des percées lointaines qui déchirent les nuages et offrent au regard des colonnes de luminosité transparente, matérialité maximale du divin perceptible par l’humain : presque rien, mais colossale.
J’ai toujours été fasciné par la capacité du regard à se creuser pour capturer méticuleusement chaque particule de lumière. Dans les lieux les plus sombres, le temps devient notre allié, comme si notre pupille prenait soin à étendre sur chaque parcelle du monde qui la cercle, un filet de plus en plus fin jusqu’à ce que la moindre lumière soit perçue. La “lumière-moindre” représente l’extrémité obscure des expériences qu’elle propose.
Il est tout aussi nécessaire de penser la lumière dans son rapport temporel. Une des expressions les plus communes de ce rapport nous est donné par le ciel ou, plus précisément, par les étoiles. Lumières millénaires, traces d’un temps révolu, apparition surgissant dans le présent d’une absence qui, voilà des milliards d’années, existante, éclairait, traversait tout néant jusqu’à mon regard. Le ciel est parsemé de fantômes séculaires.
Enfin, distinguons la lumière naturelle - stellaire, magmatique, marine ou nocturne - de la lumière artificielle - néon, ampoule, flash ou stroboscope. Sans surprise, la première ouvre en nous une séquence de souvenirs plus ou moins heureux, là où la seconde renvoie à une forme d’inconfort, voire de rejet.
Considération sur la lumière
Texte de Aitor Gosende.
Base théorique sur notre travail commun de peintre et d’auteur