MATIÈRE PREMIÈRE

X

Comme chaque être de ma génération, je suis soumis aux grands enjeux de l’avenir et à échelle personnelle, j’y cherche des réponses.

En tant qu’individu, on se demande quoi faire. Nous sommes culturellement tiraillés entre la préservation personnelle et la sauvegarde collective. Quand on est artiste on critique ou on embrasse. Ayant suffisamment exprimé tout le soufre que j’avais en moi, j’ai voulu embrasser. C’est dans l’histoire collective que je suis allé chercher ce qui pouvait nous réunir et nous apaiser. Toutes les traditions parlent d’une unité primordiale, d’un état d’équilibre qui précède la dualité, entre matière et lumière, entre absence et présence, entre ce vide et ce plein chers à la culture chinoise. Mon travail s’est orienté vers ces notions. Il parle de la dualité qui permet l’équilibre, sinon l’harmonie. Ce sont des thèmes universels sur lesquels il me semble important de se replonger car notre inconscient collectif en regorge. On regarde le ciel pour chercher l’inspiration et la légèreté. On est aspiré par les abimes sous l’égide de l’égo. Nous oscillons sans cesse entre deux.

Aller au fond du gouffre, c’est voir l’invisible au-delà du visible, c’est privilégier la conscience sur l’apparence.

 

Mes derniers travaux ont émergé de la visite de la fosse Dionne de Tonnerre, dans l’Yonne. C’est une source karstique, autrement dit une structure géomorphologique résultant de l’érosion hydrochimique et hydraulique des roches solubles autour du jaillissement. L’expérience est corporelle. Nous sommes irrésistiblement attirés le vide, comme lorsqu’on se trouve en haut d’une tour. Le corps précède l’intellect.

Le gouffre impose la plus grande des questions, la seule sans réponse. Il est le réceptacle de toutes nos aspirations et de nos plus grandes peurs. Il est la percée de lumière mais aussi la faille, la nuit noire.  Il est le « vide » tel qu’on le conçoit en Extrême-Orient – il faut se vider pour se remplir. Aussi, il ne saurait exister sans le plein. Les forces contraires produisent l’unité. L’unité est ce grand tout, commun à toutes les cultures qui précédent la dualité, mais aussi la duité. Les astrophysiciens parlent de trou noir, les alchimistes parlent de lumière véritable. Deux visions du monde distinctes utilisent des termes antagonistes pour parler de la même chose. Singulier.

Mon travail s’est progressivement concentré sur l’expression exclusive de ces forces : matière versus absence de matière (ou réserve), densité versus légèreté, minéral versus liquide.

Matériellement, je suis le même protocole :  l’application d’une matière fluide - les liquides ont leur vie propre et génèrent des accidents - et d’une matière sèche, plus maitrisée, faite de pigments, de charbon ou de réduction métallique. Le feu et l’eau étant les deux pôles, les deux solstices, les deux gouttes qui s’entrelacent pour former le Tao (symbole du Yin / Yang). La manifestation de toute chose se fait grâce au bois et au métal. L’expression est simple. Les moyens sobres.

L’alchimie chinoise, de laquelle découle la médecine chinoise que j’étudie parallèlement à mon activité de peintre, est très éclairante sur ces principes d’équilibre sans cesse mouvant. Ils m’ont forgé une vision du monde et une attention particulière portées aux éléments et aux matériaux.

La quête, si elle n’est spirituelle, porte à nous interroger sur nous-même, sur cette dualité qui fait corps, souvent repoussée dans l’inconscient. Je me suis beaucoup inspiré pour ce faire des processus d’induction hypnotique, ainsi que les procédés de l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) ou du tambour chamanique. Il procède tous d’un rythme particulier, d’une vibration, qui tend à permettre l’accès à l’inconscient.

Alexandre Valette

Notes d’atelier