EOLITHE

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Depuis quelques années, la pierre est au centre de mon travail. 

De la pierre sont nés les premiers artefacts de l’homme : peintures rupestres, signes gravés, monolithes et pierres assemblées.
Ce lien à l’élément simple et solide est universel.
Il est le témoin de l’histoire réfléchie, racontée. On y lit les premières formes de langage et de mémoire. 

Mes études d’histoire m’ont poussé à remonter toujours plus loin le cours du temps. Le fruit des découvertes archéologiques est sans cesse présent dans mes démarches. Sous une perspective sémiologique, mes œuvres questionnent ce qui fait signe. Le moindre petit tracé volontaire, ou empreinte du temps qui passe, recèle une épaisseur historique et tout est affaire d’histoire, de mythe. De la gravure des pierres celtes, aux symboles gravés des bagnards, l’aspect incantatoire est constant et sa pratique universelle. 

Chaque promenade, chaque ruine délaissée possède ces appositions séculaires, qu’elles soient rituelles ou numéraires. Elles parsèment notre monde. Toute anodine qu’elle paraisse, c’est une pratique tellement ancrée dans notre culture qu’à l’heure du tout digital, les touristes se rendant dans un site géologique d’exception ne peuvent s’empêcher d’apposer leur marque à leur passage. 

Le signe est ancré dans notre existence. Il est la trace, dans le réel, de notre passage – au point de s’imposer comme l’élément le plus tangible de notre expression. 

« Gravé dans la roche » est un contraste pour un peintre. Par nature, la surface est plane. J’ai cherché, depuis des années, à la sortir de cet état en jouant de la matière à répétition. J’ai compris que c’était un combat vain. La peinture est illusion. Elle simule. On ne crée pas de la profondeur en l’accumulant mais on peut la simuler en l’enlevant. 

Si cette peinture ne cesse de me fasciner, c’est qu’elle est un inlassable terrain d’exploration. La toile ou le panneau de bois est le support historique / traditionnel vers lequel un peintre tend naturellement. Il est sans prétention, sans qualité intrinsèque. Elle est comme la page blanche de l’écrivain. Il y a tout à faire. C’est ce qui me plait dans ce médium. La confrontation à la page blanche et le moment de totale liberté qui l’accompagne. 

En 2019, j’ai travaillé sur la série Eolithe, signifiant pierre de l’aube. Une exploration du vestige, de la trace, du reste. Une recherche sur les premiers artefacts de l’Homme qui m’ont confronté à quelque chose d’inédit : l’économie de moyen et l’incertitude de la figuration. Ces premières manifestations artistiques humaines nous questionnent aussi sur notre rapport à la création et à la spiritualité́. 

Rapidement, je me suis confronté à la double tradition qui jaillissait inconsciemment dans cette série : celle des lettrés chinois (le souffle, le trait unique, le vide) dont je lisais les écrits théoriques sans en saisir totalement l’essence et celle des monolithes dressés par les premiers hommes, notamment celui élevé à l’orée des bois de mon village d’enfance. 

Je me suis ensuite aperçu que ce travail s’inscrivait dans une double opposition face à cette calligraphie historique chinoise : premièrement le motif naît sur un fond d’huile totalement noir (apparenté à un monochrome obscur contrairement aux feuilles de papier de riz traditionnel) ; deuxièmement, il ne s’agit pas d’ajouter mais de retirer de la matière. Le motif apparaît alors comme la révélation en négatif du geste. 

Une nouvelle série naissait et une nouvelle méthode de travail : épurer au lieu d’accumuler. Appliquer la matière noire pour la racler, en faire jaillir des formes ; des signes.
Chacun de ces larges signes est composé d’une infinité de motifs indépendants qui participent d’une identification multiple. 

D’une manière plus large, on peut voir cette pratique comme un rejet du procédé historique de la peinture occidentale qui consiste à superposer, rajouter inlassablement. Peut-être est-ce plus simplement une critique de la peur du vide, ou encore la recherche d’un point de départ, d’une essence ou d’une origine.

Considération sur la pierre

Texte personnel pour l’exposition Pierre à la Galerie Gauchet Fine Arts

2020